Si l'inflation européenne a reculé depuis les pics de 2022, elle demeure à un niveau supérieur à la cible des 2% fixée par la Banque centrale européenne. Cette persistance n'est pas accidentelle : elle révèle l'action de forces structurelles profondes qui vont bien au-delà des chocs conjoncturels liés à la pandémie et à la guerre en Ukraine.
Au-delà des explications conjoncturelles
La lecture dominante de l'épisode inflationniste 2021-2023 a longtemps mis l'accent sur ses causes conjoncturelles : disruptions des chaînes d'approvisionnement post-Covid, choc pétrolier consécutif à l'invasion russe de l'Ukraine, politiques de stimulus budgétaire massives pendant la pandémie. Ces facteurs sont réels, mais ils ne suffisent pas à expliquer la persistance de l'inflation au-delà de 3% dans de nombreux pays européens au premier semestre 2025, alors que la plupart de ces chocs exogènes se sont dissipés.
L'analyse de la décomposition de l'IPC européen révèle en effet que l'inflation de base — hors énergie et alimentation — reste élevée et ne décélère que lentement. En France, elle s'établissait encore à 2,8% en mai 2025 selon l'INSEE. Ce niveau d'inflation de base persistant suggère la présence de dynamiques inflationnistes endogènes, ancrées dans les structures mêmes des économies européennes.
Trois facteurs structurels à long terme
1. La transition énergétique comme vecteur d'inflation
La décarbonation de l'économie européenne est structurellement inflationniste, du moins dans sa phase de transition. Le renchérissement du coût des intrants fossiles, via les quotas carbone du marché ETS dont les prix ont atteint des niveaux records, les investissements massifs requis pour les énergies renouvelables et les infrastructures électriques, et les coûts de conformité aux nouvelles réglementations environnementales, se répercutent progressivement sur les prix à la consommation dans de nombreux secteurs. La Commission européenne estime que les investissements nécessaires à la transition énergétique représentent environ 620 milliards d'euros par an jusqu'en 2030 — une pression de demande considérable sur les secteurs concernés.
2. La démondialisation partielle et ses effets de prix
La fragmentation des chaînes de valeur mondiales, accélérée par les tensions géopolitiques et les politiques de "nearshoring" et de "reshoring" encouragées par les gouvernements européens et américains, a pour effet mécanique de renchérir les coûts de production. Pendant trois décennies, la mondialisation a exercé une pression déflationniste continue sur les prix des biens manufacturés, grâce à l'intégration de la main-d'œuvre des pays émergents dans les chaînes de production mondiales. Cette dynamique s'est inversée. La relocalisation de productions stratégiques (semiconducteurs, médicaments, matériaux critiques) en Europe implique nécessairement des coûts de production plus élevés que dans les pays émergents.
3. La dynamique des salaires dans un marché du travail tendu
Le marché du travail européen — et français en particulier — présente des caractéristiques qui alimentent une spirale salaires-prix modérée. Le vieillissement démographique réduit l'offre de travail dans de nombreux secteurs, conférant un pouvoir de négociation accru aux travailleurs. La désépargne post-Covid, combinée aux effets de richesse liés à la hausse des prix immobiliers, a soutenu la consommation et donc les prix. En France, la croissance des salaires a accéléré à 4,2% en 2024, largement supérieure à la productivité, ce qui maintient une pression haussière sur les coûts des entreprises.
Implications pour la politique monétaire de la BCE
Ces dynamiques structurelles posent un défi conceptuel et pratique majeur à la Banque centrale européenne. La politique monétaire est un outil efficace pour traiter l'inflation d'origine monétaire ou pour calmer une demande excédentaire — c'est précisément ce qu'elle a fait entre 2022 et 2024, en portant ses taux directeurs à des niveaux inédits depuis la création de la zone euro. Mais elle est moins adaptée à traiter une inflation d'origine structurelle, liée à des transformations de l'offre.
En agissant sur la demande pour réduire l'inflation structurelle, la BCE risque de compromettre la croissance économique de la zone euro sans pour autant résoudre les causes profondes de l'inflation. Ce dilemme est au cœur des discussions au sein du Conseil des gouverneurs, où les positions divergent entre les pays de la zone euro selon leur degré d'exposition respective aux dynamiques inflationnistes.
Sources et références
- INSEE, Indices des prix à la consommation, mai 2025
- Banque centrale européenne, Bulletin économique, juin 2025
- Commission européenne, Stratégie REPowerEU — Évaluation d'impact, 2023
- OCDE, Perspectives économiques mondiales, juin 2025