En deux décennies, la Chine est passée du statut de partenaire commercial secondaire à celui de premier bailleur de fonds et d'investisseur du continent africain. Cette ascension rapide, portée par l'Initiative Ceinture et Route, reconfigure les équilibres géopolitiques régionaux et soulève des questions fondamentales pour les puissances occidentales — dont la France — historiquement présentes sur le continent.
Deux décennies d'engagement chinois en Afrique : un bilan chiffré
L'engagement économique de la Chine en Afrique s'est accéléré de façon spectaculaire depuis le début des années 2000. Selon les données de la Banque d'import-export de Chine (China Eximbank) et de l'initiative AidData de l'université William & Mary, la Chine a accordé entre 2000 et 2023 plus de 170 milliards de dollars de prêts à des gouvernements africains, finançant principalement des infrastructures de transport, d'énergie et de télécommunications. Sur la même période, les échanges commerciaux bilatéraux sino-africains sont passés de 10 milliards à près de 283 milliards de dollars annuels, faisant de la Chine le premier partenaire commercial du continent pour la quatorzième année consécutive en 2024.
Cette présence économique s'est traduite par des projets emblématiques : le chemin de fer standard gauge reliant Nairobi à Mombasa au Kenya (inauguré en 2017), le port de Bagamoyo en Tanzanie (en cours), le stade de Maracana à Kinshasa, les autoroutes algériennes construites par China Road and Bridge Corporation. Au total, selon le Boston University Global Development Policy Center, les entreprises chinoises ont été impliquées dans la construction ou la rénovation de plus de 10 000 km de routes, 6 000 km de chemins de fer, 20 ports et 80 centrales électriques sur le continent entre 2000 et 2023.
L'Initiative Ceinture et Route en Afrique : architecture et logique
L'Afrique occupe une place centrale dans l'Initiative Ceinture et Route (BRI — Belt and Road Initiative), officiellement lancée par Xi Jinping en 2013. Sur le continent, la BRI poursuit trois objectifs stratégiques interdépendants : sécuriser l'approvisionnement en matières premières critiques (cobalt, lithium, coltan, manganèse, pétrole) dont la Chine a besoin pour son industrie et sa transition énergétique ; créer des débouchés pour les entreprises chinoises confrontées à une surcapacité industrielle domestique ; et construire un réseau d'infrastructures sous influence qui garantisse à terme l'accès de la Chine aux marchés africains en pleine expansion démographique.
Le "collier de perles" africain de la BRI comprend des noeuds logistiques stratégiques : la base navale de Djibouti (première base militaire chinoise à l'étranger, opérationnelle depuis 2017), le port de Doraleh géré par China Merchants, les infrastructures portuaires de Mombasa et de Dar es Salaam, les terminaux de Dakar et d'Abidjan. Cette constellation d'implantations logistiques offre à la marine chinoise une capacité de projection en océan Indien et en Atlantique Sud sans précédent dans l'histoire de la République Populaire.
La question de la "diplomatie de la dette"
Le terme "debt-trap diplomacy" (diplomatie du piège de la dette), popularisé par des think tanks américains comme le Center for Global Development, désigne la thèse selon laquelle la Chine accorderait délibérément des prêts à des conditions insoutenables pour s'emparer d'actifs stratégiques en cas de défaut. L'exemple le plus cité est le port de Hambantota au Sri Lanka, cédé à bail à une entreprise d'État chinoise pour 99 ans en 2017 après que le gouvernement sri-lankais s'est retrouvé dans l'incapacité d'honorer ses remboursements.
En Afrique, les cas de Zambie (où une partie des actifs des télécommunications de l'entreprise d'État Zamtel a été mise en garantie auprès de China Eximbank) et du Kenya (où des clauses contractuelles du financement du chemin de fer SGR accordent à China Eximbank des droits préférentiels sur certains actifs douaniers en cas de défaut) ont alimenté ce débat. Cependant, des recherches académiques récentes — notamment celles de Deborah Brautigam de la Johns Hopkins University, l'une des principales chercheuses sur le sujet — tempèrent cette thèse, soulignant que Pékin n'a jamais saisi d'actifs africains à la suite d'un défaut et qu'elle a régulièrement accepté des renégociations et des rééchelonnements de dettes.
Le déploiement numérique et technologique
Au-delà des infrastructures physiques, la Chine a engagé une offensive technologique d'ampleur sur le continent africain. Huawei, ZTE et China Telecom ont équipé plus de 70% du réseau de télécommunications africain en infrastructures 4G et commencent à déployer la 5G dans une douzaine de pays. Cette domination numérique soulève des enjeux de souveraineté des données considérables : les flux de données générés par des centaines de millions d'Africains transitent par des équipements dont les normes de sécurité et les backdoors potentiels font l'objet de controverses persistantes dans les milieux de renseignement occidentaux.
Alibaba a quant à lui investi massivement dans des plateformes de commerce électronique au Kenya, en Éthiopie et en Égypte, tandis que des entreprises fintech chinoises comme OPay (adossée à des capitaux de Sequoia China et Softbank, avec une direction chinoise) dominent le marché des paiements mobiles au Nigeria. Ce déploiement numérique crée des dépendances technologiques durables, difficiles et coûteuses à inverser une fois les infrastructures en place.
Les réponses africaines : entre pragmatisme et résistance
Il serait réducteur de présenter l'Afrique comme un terrain passif sur lequel se jouent des rivalités extérieures. De nombreux gouvernements africains ont adopté une posture de pragmatisme stratégique, jouant des rivalités entre puissances pour maximiser leurs gains. L'Éthiopie a ainsi sollicité des financements chinois pour le barrage Grand Ethiopian Renaissance Dam tout en maintenant des relations de coopération sécuritaire avec les États-Unis. Le Kenya a négocié une renégociation favorable de sa dette envers China Eximbank en 2022, profitant du contexte géopolitique tendu.
Des signaux de reconfiguration se multiplient. La Tanzanie a annulé en 2023 le contrat de construction du port de Bagamoyo, initialement attribué à un consortium chinois, pour le rouvrir à la concurrence internationale. La Guinée a suspendu plusieurs projets miniers liés à des entreprises chinoises après des litiges sur les redevances et les conditions d'emploi locales. En 2024, dix-sept pays africains ont décidé de soumettre leurs nouveaux contrats de dette à des clauses de révision indépendante incluant des expertises non chinoises — un tournant significatif dans les pratiques de gouvernance de la dette.
La montée des tensions sociales
Sur le terrain, la présence chinoise génère des tensions croissantes dans plusieurs pays. La pratique d'importation de main-d'œuvre chinoise pour des chantiers financés par Pékin — bien que le phénomène soit moins systématique que souvent représenté — alimente des ressentiments locaux. Des incidents entre travailleurs locaux et superviseurs chinois ont été signalés en Zambie, en Éthiopie et en Algérie. Par ailleurs, les pratiques commerciales de certains négociants chinois dans les marchés informels africains suscitent des réactions hostiles dans plusieurs villes, au Ghana, au Nigeria et en Côte d'Ivoire notamment.
Implications pour la France et l'Europe
La France, première puissance militaire européenne présente en Afrique subsaharienne avec encore plusieurs bases opérationnelles malgré les reconfigurations récentes (retrait du Mali, du Burkina Faso, du Niger), doit adapter sa stratégie continentale à cette nouvelle réalité. Le recul de l'influence française dans le Sahel, illustré par les coups d'État de 2021-2023 et l'arrivée de Wagner/Africa Corps dans plusieurs pays, s'est produit dans un contexte où la Chine et la Russie offraient des alternatives aux gouvernements désireux de s'affranchir du cadre français.
La réponse européenne coordonnée, incarnée par le plan "Global Gateway" lancé par la Commission européenne en 2021 avec 300 milliards d'euros promis d'ici 2027, peine à se concrétiser à la hauteur des ambitions annoncées. Les instruments financiers européens, conditionnés à des critères de gouvernance, d'état de droit et d'appels d'offres ouverts, sont perçus par certains partenaires africains comme moins réactifs et plus contraignants que les offres chinoises "clé en main". La compétition avec Pékin pour l'influence en Afrique sera en partie gagnée ou perdue sur la capacité de l'Europe à offrir des alternatives crédibles et opérationnelles dans des délais comparables.
Sources et références
- AidData, William & Mary University — "Belt and Road Reboot: Beijing's Bid to De-Risk Its Global Infrastructure Initiative", 2023
- Boston University Global Development Policy Center — China Africa Research Initiative, Rapport 2024
- Brautigam, D. (2019) — "The Dragon's Gift: The Real Story of China in Africa", Oxford University Press
- Ministère des Affaires étrangères français — "Stratégie Afrique 2021-2025", Direction générale des affaires politiques
- Commission européenne — "Global Gateway: Investment Agenda for a Sustainable World", 2023
- Council on Foreign Relations — "China's Expanding African Influence", Backgrounder, janvier 2025